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Clément Rosset, l’autre étage du magasin…

J’ai découvert Clément Rosset en écoutant des émissions de France Culture… C’était sur « A voix nue » et « Les vendredis de la philosophie » je crois. Bien avant les podcasts. J’enregistrais les rencontres avec Audacity. J’ai vite été charmé par sa voix, son souffle, sa diction, la distance qu’il imposait à ses interviewers, la singularité de son propos. Sa pensée, illustrée d’exemples, m’a beaucoup intéressé. Après l’avoir écouté et réécouté je me suis risqué à lire ses livres, pas si faciles quoique en disent certains, en tout cas pour moi qui suis sans doute bien sot. J’ai ruminé Le réel et son double. C’est en cheminant par affinités, d’auteurs en auteurs, que je suis arrivé jusqu’à Schiffter, dont j’aime tant les livres. Aujourd’hui ce dernier a publié un billet sur son blog. Je vous y renvoie.
On parle beaucoup aujourd’hui de philosophes et de philosophie. L’actualité les accapare. Elle n’intéressait pas Clément Rosset.
Lui, il travaillait « à un autre étage du magasin »

*Ce court texte est une reprise d’un billet que j’ai posté ce matin sur Facebook.

C’était son regard d’inhumaine…

nu, acrylique, board, grey, painting, body, soluto

30 cm par 40 cm, acrylique sur panneau, 2018

C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même

Guillaume Apollinaire

Le Baudelaire est frais (tandis que le fond de l’air est Fred, Laïho, Laïho !)

paysage, croquis havrais, dessin, grey, soluto

21 cm par 29,7 cm, mars 2018, fusain

UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint.

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir ;
— La puanteur était si forte que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir ; —

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Où s’élançait en pétillant ;
On eut dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

 

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui, telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez sous l’herbe et les floraisons grasses
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté, dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Charles Baudelaire

Chaque jour ça peigne 002, cahier d’exercices…

 

« Les épinards sont bons ». Cette phrase est un excellent exemple de parole perverse. En réalité les épinards ne sont pas bons, ils sont verts.
Dire que les épinards sont verts c’est utiliser une qualité d’objet ; affirmer qu’ils sont bons, c’est faire passer une opinion personnelle pour une qualité d’objet.
Robert Neuburger

Un tableau et une lettre ouverte à l’un de mes copropriétaires…

Il y a longtemps j’ai acquis près du quartier du Rond-point, au Havre, un atelier trop petit où je me replie. J’y cultive mes langueurs et mes joies. J’y peins beaucoup, j’y dessine un peu, je n’y écris plus. J’y écoute souvent de la musique (en ce moment Michel Portal, Gabriele Mirabassi, Richard Galliano, le Quatuor Ébène…). Entre deux coups de pinceaux je fais de douces siestes dans un transat Lafuma si bien rôdé qu’il épouse mes reins, mes fesses et mes épaules mieux qu’une vieille maîtresse. J’aime être entre ses bras. Contrairement à ce que disent la rumeur et de mauvais copains je n’y reçois pas de femmes (presque pas…)

Mon bonheur résiste à tout.

L’un des copropriétaires pourtant m’emmerde (oh, si peu). Il trouve ma voiture, dans notre cour commune, trop large de quelques centimètres. (Et quoi, j’aime les autos qui rugissent, avec un gros moteur entre leurs quatre pneus. Ça suppose une bonne assise. Est-ce ma faute ?) Je mords un peu sur son emplacement. A chaque réunion de copropriété il ne manque jamais de le répéter à la cantonade. Tout le monde s’en fout. Ça l’énerve. J’adore.

J’aime bien le contredire : il vient exciter chez moi des traits de perversions ordinaires que je censure ailleurs. Parfois, sur un ton affectueux qui le déstabilise, je le traite de vieux con dans des mails ouverts à tous les copropriétaires qui m’en sont reconnaissants.

On s’est encore pris de bec. Il me reprochait, en plus de cette histoire de voiture, de ne jamais « donner la main » pour les menus travaux d’entretien de la cambuse. A cause de moi, pour sûr, la toiture n’allait pas manquer de décoller et de s’éparpiller aux quatre vents ! A travers ses récriminations et ses sauts de cabri j’ai senti qu’il nourrissait encore copieusement ses rancœurs, sa colère, son mépris pour l’artiste tête en l’air que je suis à ses yeux chassieux. Sans doute suis-je l’une de ses bêtes noires.

En réponse à son dernier courrier je me suis fendu du courriel (toujours ouvert à tous les coproprios) ci-dessous.

 
Aaahhhh, cher [xxx], merci pour ce bon moment… Je n’en demandais pas plus… C’est un plaisir de vous taquiner.
Je trouve très sain que vous vous agitiez encore ainsi malgré les ruminations qui vous accablent et je ne voudrais pas vous priver de vos petits plaisirs ! Ils donnent un sens à votre vie…
Pourquoi me chercher noises ? Je ne conteste jamais vos travaux et je loue partout votre esprit pondéré, votre grandeur d’âme, votre dévouement cafouilleux, vos contestations paralogiques et votre sens de l’humour.
Je n’irai pas jusqu’à dire que si vous disparaissiez vous nous manqueriez mais à coup sûr la copropriété serait moins pittoresque.
Bah, si ça s’envole on verra bien…  
Bon, j’ai assez parlé avec vous ces derniers temps, je vous laisse un peu jouer tout seul…
Bien amicalement,
Soluto

Je crois que je n’ai pas fini de me garer en vrac…

Et sinon, pour vous distraire fidèles lecteurs, voici un tableau en couleur…

paysage, croquis havrais, dessin, grey, soluto

40 cm par 30 cm- fin 2017, début 2018- acrylique sur panneau…